Approfondissement de textes

Petit commentaire de l’article d’Emmanuel Levinas, « Le Moi et la totalité », in Entre Nous, Essais sur le penser-à-l’autre, Le Livre de poche, Grasset, 1991.

 

Les quelques dizaines de pages de cet article commencent par une phrase bouleversante : « Un être particulier ne peut se prendre pour une totalité que s’il manque de pensée » (p. 23). Autrement dit, jusqu’à ce que j’accepte de sortir d’une “totalité”, je ne peux penser véritablement. Nous nous demanderons ici de quelle totalité il peut bien s’agir quand on parle de besoin d’être accompagné ; et, également, quelle sorte de “pensée” intéresse l’accompagnateur et son accompagné.

Deux pages plus loin, le philosophe explique que « la pensée commence précisément lorsque la conscience devient conscience de sa particularité, c’est-à-dire conçoit l’extérieur par-delà sa nature de vivant, qui l’enferme » ; il s’agit donc pour entamer un chemin spirituel de (re)prendre le chemin d’une conscience étouffée par trop de “vivant”, trop d’amalgame et de fusion avec une vie donnée, matricielle certes, mais potentiellement enfermante. Le retour à la naissance, la remontée par anamnèse sera donc indispensable pour rejoindre le point de suture par lequel l’événement de la venue au monde s’est vu parfois bloqué par une présence totalisante, l’empêchant de poser l’unique question importante : celle du tiers, c’est-à-dire de Celui qui a donné l’au-delà de la vie biologique. Emmanuel Levinas poursuit en mettant en parallèle “la culpabilité et l’innocence”, ces deux piliers de la conscience humaine ne pouvant véritablement se concevoir « qu’à l’égard de Dieu » (p. 28). Ainsi, nous comprenons que le premier souci de l’accompagnateur sera de permettre à l’accompagné de se placer tant bien que mal sous le regard d’un Dieu Bon pour déculpabiliser la blessure non conscientisée, et redresser l’aplanissement systématique des égarements. 
Autre condition pour cette ouverture sur un chemin de conversion : « s’isoler avec Dieu ». Si le Tiers est indispensable à s’extraire d’une totalité atrophiante, Il requiert un authentique retournement du “moi” vers le “je”, puis l’entrée dans un désert favorisé par l’effacement de l’accompagnateur. Dès lors, s’opérera la profération indispensable de la parole, parce que « la conscience de soi en dehors de soi confère une fonction primordiale au langage nous reliant avec le dehors » (p. 34). On le comprend : les temps d’échange font partie intégrante de l’accompagnement : échanges verbaux, langages psycho-corporels (orientation du regard), gestes et autres expressions de l’âme en éveil. Car, le danger ne sera pas tant que l’homme devienne “chose”, mais “âme morte”, poursuit notre philosophe d’origine juive. 

Pour éviter cette mort de l’âme – qui, de soi, ne peut “mourir” que dans le refus intégral et sans retour de l’Esprit de Dieu – il conviendra alors de vivifier l’exercice de la liberté, parce que « la liberté se présente à une première analyse sous l’aspect d’une volonté soustraite à toute influence ». Difficile labeur de l’accompagnateur qui, sans être « coach, ni gourou, ni thérapeute », devra se rendre disponible d’une façon telle que l’accompagné puisse y recourir comme à une cinquième roue de carrosse qui, inutile, force néanmoins à sortir des ornières. Retrouver le chemin d’une vie sera donc le but de cette rencontre atypique et unique, entre un visage éprouvé et un visage rassuré. La notion de “visage” est fondamentale dans l’œuvre de Levinas ; elle est ce qui « rompt {tout} système » et permet d’atteindre à la transcendance : « Ce n’est pas par la psychanalyse ramenant aux mythes que je peux dominer la totalité dont je fais partie – mais en rencontrant un être qui n’est pas dans le système, un être transcendant » (p. 44). Et, de terminer tout le passage par l’idée que « respecter, ce n’est pas s’incliner devant la loi, mais devant un être qui me commande une œuvre » ; œuvre de moi-même restauré, œuvre d’une vie à sauver. Nous le savons, dans l’accompagnement, ce respect se traduira souvent par une écoute inconditionnelle, une “entrée en matière” qui n’aura rien d’intrusion ni de malaise. 

On l’aura compris : l’accompagnement spirituel est un art ; comme une danse qui se fait à trois, dans laquelle le jeu du rythme et la grâce de la gestuelle montent au ciel intérieur. Penser sera alors prier.

 
Isabelle S., membre AASPIR, 
accompagnatrice et formatrice